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15 janvier 2013. Si Izmir est une ville côtière, j’ai la chance de pouvoir en profiter pleinement. Je dévale mes quatre étages, sors à droite, longe ma rue et me voilà le nez sur la jetée. Moins de 5 minutes pour atteindre la mer. Le ciel bleu, vide de tout nuage, m’a donc motivé hier à aller respirer les embruns.

Si j’ai pu douter du charme architectural d’Izmir, je dois dire que le soleil de 16h, frisant une mer scintillante, m’a fait revoir mon jugement. Cette vaste promenade, longeant le « Hassan Ali Yücel Bulvar », bordé de larges palmiers, ravive indéniablement le côté exotique de la ville. Largement peuplée pour un lundi après-midi, elle est un lieu particulièrement agréable et détendu, « melting-pot » de familles, couples, jeunes amoureux, retraités, joggers ou simples promeneurs. J’y étais pour ma part en footing, permettant un aperçu rapide du lieu. J’ai ainsi pu remonter depuis Karşıyaka jusqu’à la mosquée Mustafa Besikcioglu.

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C’est toujours un plaisir de prendre possession petit à petit de son lieu de vie. J’ai successivement découvert des terrains de foot  –« city » stades grillagés en gazon pour les connaisseurs– aux couleurs rouge et verte interpellantes, mais que je comprends maintenant comme étant celles du KSK, le Karşıyaka Sport Klub ; des terrains de baskets, et des courts de tennis. J’ai également eu le droit à quelques drôles de surprises : la ville d’Izmir a en effet installé en différents points de cette promenade des installations de « fitness » en plein air, ressemblant plus à des jeux pour enfants, mais tout à fait efficientes, avec non seulement des barres de tractions et autres installations classiques mais également tout un tas d’appareils pour raffermir les jambes et encore d’autres muscles insoupçonnés. Scrutant attentivement le paysage le long de ma course, mes yeux perplexes sont aussi tombés sur deux fusils, nonchalamment posés sur des tabourets. En prolongeant mon regard j’ai alors aperçu des ballons colorés flottants à la surface de l’eau, certains éclatés, d’autres encore éclatants. Une sorte de « ball-trap » aquatique donc, pour quelques liras j’imagine.

Le sol lisse et « marbré » par ailleurs, ponctué de pièces architecturales semblant pensées pour le skate, ravivaient mon regard de « rider », et je n’ai pas été étonné quelques minutes plus tard quand je suis tombé sur cette place d’où le bruit familier de la planche claquant le sol et retombant avec fracas parvenait à mes oreilles. « Flip to wheeling », « nose-wheeling » ou « boardslide » s’enchaînent sous mes yeux avec du style et des « swags » séduisants. « Skinny pant », vans, t-shirts de métal, bonnets et cheveux longs confèrent aux locaux une bonne gueule et peu de différence avec les skaters parisiens. Encore un moyen de revoir ses clichés. Bref un bon moment et peut-être une occasion de fricoter avec l’underground smyrniote.

Atteignant ensuite les limites de la promenade, je reviens alors tranquillement, empruntant le sens inverse, savourant les derniers instants d’un soleil s’abattant progressivement sur la mer. Pleinement satisfait de cette bonne après-midi de découverte, je termine l’instant en beauté avec une sorte de mille-feuilles local aux pommes, un délice. Dernière anecdote, le pâtissier se trouve dans la grande rue du bazar, je déguste donc mon gâteau, remontant l’allée bondée en short, baskets et chaussettes de tennis. Certains regards me font alors comprendre que je dépareille quelque peu à cette heure de sortie de bureau. Pantalons et costumes règnent sur l’avenue ! 

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Ma chambre. Une chambre normale quoi. De jolies photos certes. Oui les rideaux écossais sont pas mal aussi. Oui mais non. Car la grande révolution en cette quatrième semaine smyrniote, c’est le parallélépipède brun à l’angle, autrement dit l’armoire. Après une relative longue attente, et des tractations dont les marchands du Bazar ne seraient pas peu fiers,  j’ai enfin pu délester mon sac de voyage ; mes caleçons, chaussettes et chemises  migrant alors vers cette si banale mais si désirée “gardrop”. Je suis désormais officiellement installé.

Et comme les bonnes nouvelles ne vont jamais seules, je me suis vu remettre un peu plus tôt dans la journée une enveloppe épaisse contenant quelques centaines de “liras” turques. Nourriture, argent de proche et transport du mois de janvier sont ainsi réglés. Et m’éviteront donc de casquer quatre euros à chaque retrait à la “Halkbank”.

Pour fêter ça avec allé-graisse, je me suis permis un petit extra sur le dessert. “Pô dégueu”.

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14 janvier 2013. Il aura fallu une semaine de vie dans le froid pour reprendre la mesure de cette évidence. Je n’ai pas de chance non plus, je suis arrivé pendant les jours les plus froids qu’Izmir ait connu depuis un bon bout de temps. Je suis aussi arrivé le jour d’un tremblement de terre. Mais ceci est un autre problème. Et d’ailleurs ceci est habituel.

Pour en revenir à mon souci de réchauffement climatique, il est vrai que j’étais loin d’imaginer qu’Izmir puisse être plus froid que Paris. Et je crois que les Smyrniotes aussi. Pas un seul radiateur. Chambre, salle de bain, salle de séjour, pas la moindre source de chaleur. Pas la moindre source de chaleur moderne du moins. Car il serait mentir de ne pas mentionner mon poêle à charbon. Machine au nom quasi-archaïque certes, mais ô combien essentielle en cette première semaine.

Ma seule expérience d’un tel engin se résumait à la cuisine Playmobil Belle-Époque, modélisant l’intérieur européen du début du siècle. Je ne saurais donc dater le modèle trônant dans mon salon, néanmoins il ne semble pas tout jeune. Si l’objet est d’un autre temps, son usage questionne également, dans notre société de l’instantané. Préparer quotidiennement un « kova » –un seau– constitue une série d’étapes chronophages. Charbon, bois, petit-bois, carton, papier, transporter le « kova », l’allumer puis ensuite le vider, le nettoyer, autant de gestes et donc de temps.

Oui, mais quel bonheur ensuite de voir le bois s’embraser et la chaleur doucement envahir la pièce. Devenant point central du salon, le poêle est point de convergence et zone de réconfort en cette première semaine d’acclimatation à l’étranger. Chaleur tout autant physique que morale, ce « kova » est donc une bonne surprise, et une bonne redécouverte.

Toujours est-il que ce soir Açelya m’a apporté un radiateur, pas tout jeune lui non plus, mais paradant fièrement avec sa triple résistance et ses 40 degrés au compteur. Venant compléter mes édredons multiples et ma couverture chauffante –que je ne me risquerais pas non plus à dater–, il m’assure des nuits idéales. Je souhaite seulement que ce nouveau venu soit un complément et non un remplacement de la combustion vive, la flemme ou le rythme quotidien prenant le dessus. Je me rends compte un peu plus chaque jour qu’on a toujours mieux à faire. Ces 6 mois seront donc l’occasion d’apprendre à prendre le temps : s’imposer des moments, pour écrire ou pour préparer un « kova ».

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Aujourd’hui, c’est la Saint Timothée. Ce qui m’a poussé à lorgner vers Wikipédia. Et drôle de coïncidence, Timothée était l’évêque d’Éphèse, ville historique à seulement 80 km d’Izmir. Je ne voudrais pas voir des signes partout (vous ai-je dit que mon chat ici s’appelait Irma ?), mais ça me laisse songeur.

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12 janvier 2013. La typologie urbaine est parfois étonnante. Après avoir déambulé une bonne partie de l’après-midi dans le vaste centre d’Izmir, il était clair qu’il nous fallait désormais absorber un peu de sucre et mettre nos pieds aux repos pour quelques temps ! Alors qu’on avançait en pleine rue de Rivoli smyrniote, large et capitaliste à souhait, on tourne soudain sur la droite, direction un vieux bouge qu’Açelya et ses amis musiciens ont l’habitude de fréquenter. Empruntant alors une  petite rue pavée, étroite et bordée d’enseignes lumineuses, nous voilà téléportés dans une ambiance de pubs anglais, insoupçonnable quelques minutes auparavant. Les murs resserrés, l’éclairage nocturne et les trois Tuborg sur notre table –bières danoises au règne ici incontesté– en font un lieu particulièrement chaleureux. La rue est une enfilade de troquets, parmi lesquels les gens slaloment, s’alpaguent ou encore s’arrêtent. Açelya est une habituée, on croise plusieurs de ses amis serveurs. Que des turcs et pourtant… Cheveux gomina, barbe de hypster, tatouages et converses ; cheveux longs, doudounes sans manche et gestuelle de Tupac ; faciès de renoi et pitbull ; bref, loin des têtes de turcs.

Paquets de chips, discussion motivée sur un fanzine pour l’asso, échanges d’expériences sur le SVE, bol de pop-corn, nouvelle bière, l’ambiance est détendue. La fraîcheur du mois de janvier nous pousse à l’intérieur. La torpeur maltée et la fatigue nous ralentissent un peu mais les échanges se poursuivent. Requinqué par une sorte de kefta au « koyun » –mouton–, nous décidons de rester encore un peu, attendant le concert des King-Kong, groupe local, dont l’affiche ose un subtil parallèle entre le fameux gorille et une tour d’Izmir ! Encore attablé, Açelya nous présente d’autres de ses amis, les célèbres « Basi Buzuk » (!), dont nous avions vu le cd quelques heures auparavant dans une fnac locale ! Ces quatre gaillards, velus et sombrement vêtus, déroutent quelque peu mon enfance de tintinophile, mais n’auraient certainement pas déplu au capitaine !

Le rythme résonne déjà et nous passons donc à l’étage où les King-Kong sont à l’œuvre, reprises pour l’essentiel, anglaises puis turques. La musique est agréable, malgré la fatigue de plus en plus lourde ! Voyant mon manque d’entrain, Açe nous propose de rentrer tranquillement, ce que j’accepte bien volontiers. Il n’est finalement que 22h30, mais c’était une bonne « première » soirée.

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Les Turcs ne parlent pas anglais. Je n’ai pas bien saisi si la langue de Shakespeare était pour eux une source de rire ou un simple handicap, toujours est-il que rares sont les Smyrniotes capables d’échanger en anglais. Or il est clair que pour ma part je ne parle pas turc. Et je dois reconnaître que déambuler en terre inconnue, sachant que je ne peux ni comprendre, ni être compris, est plutôt déstabilisant. Ma première promenade, seul, dans le quartier a effectivement été plutôt angoissante. Certes, ni mains moites ni dents qui claquent, mais un certain malaise néanmoins. Sans avoir échangé un seul mot, mon statut d’étranger m’a rattrapé en un instant !

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J’aime pas spécialement les proverbes de hippies, mais quand ma mère m’a lu la citation du jour, le 8 janvier, jour de mon départ, je n’ai pu y rester insensible !

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Et bien ça y est, depuis le temps qu’on en entendait parler, me voici enfin arrivé à Izmir ! Des mois de recherches qui prennent enfin forme concrètement ! Trajet sans réel encombre ; un épais manteau blanc recouvre tout de même Istanbul, provoquant une bonne heure de retard sur ma correspondance pour Izmir. Le temps d’un coca, et me revoici donc planant entre les cumulonimbus turcs, atterrissant définitivement vers 2h du matin. Sortie à droite, les 5 lettres de la compagnie de bus HAVAS finissent de me guider : en effet, je dois encore rejoindre mon appartement en centre-ville. S’ensuit donc une liste de destinations barbares auxquelles je prête fortement attention, redoutant de louper « Karşıyaka », mon point de rencontre avec Umut.

Pointant timidement ma tête hors du bus, je me réjouis d’apercevoir mon collègue turc sur le trottoir. Chargé de mes 26 kilos d’excédents, nous finissons mon périple par 10 minutes de marche jusqu’à l’appartement. L’accueil est chaleureux, Umut m’a l’air vraiment sympathique. Une petite heure de discussion plus tard, et une bonne douche chaude, je me glisse enfin dans mon lit, il est 4h du matin et je suis exténué !

13h30, j’émerge très tranquillement, la nuit m’a fait un grand bien, et le petit déjeuner turc amicalement préparé par Umut, bien que déroutant —thé, concombre, œuf au plat et fromage—, finit de me requinquer. Nous partons ensuite pour un tour de reconnaissance du quartier. Le charme n’est pas fou, les immeubles modernes sont fatigués, néanmoins les étals, les bazars et les « döners » me rappellent que l’orient n’est pas loin. La mer au bout de la rue, bordée de larges palmiers, conforte ce ressenti exotique. Le quartier est encore un labyrinthe pour moi, nous croisons d’ailleurs Açelya, seconde membre de l’association, au détour d’un supermarché.

55 « liras » de courses et nous rentrons tranquillement au siège de l’association, mon appartement !  J’y retrouve l’ensemble des membres de l’ « Atölye Deneme Sanat » autour d’un dîner plutôt convivial. Malgré un anglais très hésitant pour certains et des discussions d’autant limitées, Umut et Açelya, beaucoup plus fluides, me mettent rapidement à l’aise. Je rencontre également Ida, étudiante au lycée francophone d’Izmir, véritable polyglotte et qui me donnera probablement mes cours de turc. J’en profite pour leur offrir et préparer le foie gras ramené de France. Intrigue et perplexité laissent vite place à une agréable séance de dégustation. « Mais c’est du canard ? » me demande tout de même Ida avec une pointe d’inquiétude. Moi qui avait volontairement évité le champagne, redoutant un impair en terre musulmane, je crois que j’ai dû louper un interdit. Ida me rassure, le palmipède n’est en aucun cas exclu du Coran, il semblerait seulement que ce ne soit pas particulièrement dans les habitudes turques. La soirée se termine ensuite tranquillement autour d’un bon thé et d’un réconfortant feu de charbon, tous deux bien appréciables en ces jours de grand froid smyrniote.