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Ce matin, j’aurais dû m’envoler pour Istanbul. Peindre un mur pour le « Sivil Sesler Festivali ». Sprays, billet d’avion, chambre d’hôtel, tout avait été prévu, et s’annonçait donc au mieux. Oui. Sauf qu’il restait un élément, un seul, difficile à anticiper : le soulèvement turc ! Le festival prenait effectivement place à Taksim, l’épicentre même de la « révolution ». Alors je sais bien que les événements en cours sont d’une envergure bien supérieure à mes coloriages, mais me voilà un peu déçu. « C’est sympa votre petite révolte les gars mais moi j’ai un mur à peindre hein ! », disais-je, avec le sourire évidemment, à quelques amis turcs. Cette petite escapade m’aurait fait du bien. À défaut, cela me permet donc de revenir sur le chambardement en cours.

Pour moi tout a commencé ce week-end par des sons. Je crois que je savais vaguement pour le « sit-in » dans le parc « Gezi » mais lorsque samedi soir à neuf heures se sont mis à raisonner, dans un tintamarre bruyant, couvercles, casseroles et cuillères, j’ai compris que toute cette histoire avait gagné Izmir. Au départ, j’avoue ne m’être senti qu’à moitié concerné, et vu les échos sur les violences policières, je ne voyais pas vraiment l’intérêt de se faire gazer pour une cause qui ne me concerne pas ! Pleutre, non, mais vraiment étranger à la situation. Et puis dimanche soir, le festival sonore a repris, mes voisins tambourinant de plus belle sur leurs batteries de cuisine, accompagnés par les klaxons, les cris et quelques rares explosions. Mes actualités facebook étaient pleines de photos et vidéos des affrontements, à Istanbul donc, mais également sur le « Kordon » –la jetée– à Alsancak, de l’autre côté de la rive. Mes contacts facebook, turcs mais également Erasmus ou volontaires, publiaient des photos d’eux « en pleine lutte ». Et petit à petit, j’ai eu le sentiment qu’il se passait un « truc de ouf » (oui c’est comme ça que je l’ai pensé) juste à côté, une sorte d’événement historique et, moi pendant ce temps-là je restais les fesses sur mon canapé. Ma curiosité, et puis une envie également de soutien à mes amis turcs, m’ont donc finalement conduit lundi soir de l’autre côté de la mer, pour donner un peu de ma voix.

En fait j’ai rejoint Alsancak depuis une autre station de ferry, et ai donc remonté à pied le long boulevard, m’imprégnant petit à petit de l’atmosphère chaotique qui grondait. Murs bombardés de slogans politiques, rondes de police, cris, quelques explosions, pour finalement tomber nez à nez avec une foule compacte, masquée pour la plupart, reprenant des forces pour la nuit de résistance à venir. Avant de me joindre aux troupes, j’ai d’abord retrouvé mes amis dans « Kıbrıs Şehitleri », grande rue commerçante d’Izmir, plus ou moins perpendiculaire à l’avenue occupée par les manifestants, qui, elle, ne semblait pas, au-delà de quelques tags, souffrir des événements, et les vendeurs continuaient comme toujours à vous alpaguer dans leurs échoppes diverses.

Nous avons ensuite rejoint le cortège, mon ami teuton, Matthias, m’a fait grâce d’un sifflet, ce qui était bien plus simple pour se faire entendre que de baragouiner des chants turcs ardus. Mon sac plein d’un ordinateur, un appareil photo et deux litres de jus de fruits ne m’a pas permis de sauter autant que je le voulais, mais l’ambiance était chaleureuse. La foule était diverse, on ne cesse de le répéter, mais il est assez réjouissant de voir jeunes, vieux, hommes, femmes, souriants et unis autour de cette même cause. Serkan, mon coordinateur de projet, avec qui j’ai rejoint la manifestation, me rappelait d’ailleurs que pour la première fois, les « ultras » de Göztepe et Karşıyaka, frères ennemis du ballon rond, se sont retrouvés pour la première fois, et c’est donc historique, coude à coude pour lutter ensemble. Pour ma part, lundi, je n’ai vu que pacifisme et joie communicative, l’évidence du plaisir de pouvoir enfin exprimer son désaccord –profond– avec le gouvernement. Mais  je sais que les jours précédents, et d’ailleurs les suivants également, la police était bien plus présente, avec charges, gaz et « panzers ».

Et c’est bien là d’ailleurs tout le départ de la contestation, explosant face à une répression policière outrancière. Tout le monde s’accorde sur les abus de pouvoirs du Premier Ministre et de son gouvernement, grisés par un pouvoir qui fait irrémédiablement tourner la tête. Ensuite, et c’est là que ça devient particulièrement intéressant, les avis divergent et révèlent la complexité de la situation. Recueillir différents témoignages turcs au fur et à mesure fut donc enrichissant. Pour les premiers, la lutte semblait évidente, avec l’espoir –peut-être utopiste– d’un renversement du gouvernement. Les publications facebook ou les chants vociférés avec rage ne laissaient pas de doute sur la volonté des manifestants. Des discussions avec Soner ont ensuite apporté un nouvel éclairage sur ces événements. Lui me disait qu’évidemment, il était en désaccord avec le gouvernement actuel, mais que la méthode violente ne lui semblait pas idéale, sachant d’autant plus que dans dix petits mois ont lieu les élections turques. Il est sûr que le peuple est sous pression depuis une dizaine d’année, cette goutte d’eau a fait déborder le vase, et il semble compliqué de demander à la foule en furie de prendre son mal en patience. Mais sa position raisonnée m’a interpellé. J’ai ensuite eu un troisième avis bien différent, même si rejetant toujours les abus de pouvoir. Orhan, pourtant impliqué dans le volontariat et le monde associatif, me rappelait qu’une bonne frange de la population –environ cinquante pourcents– était favorable à Erdoğan, et pas forcément à tort. Le Premier Ministre a réussi une remontée économique du pays assez spectaculaire, d’après Orhan, loin de l’inefficacité des gouvernements précédents. Et tout particulièrement en faveur des populations de l’Est, plus défavorisées. Or on sait justement que les manifestants sont globalement une classe beaucoup plus lettrée, jeune, « bourgeoise » et urbaine. Deux Turquies qui s’affronteraient alors.

Je sais, en tout cas, que la vie à Izmir, très urbaine et libérale, est loin d’être représentative du pays. Mon voyage la semaine prochaine à Gaziantep, à l’opposé du pays, m’apporteront peut-être des clés de lecture. Certains abus, d’un œil étranger, semblent en tout cas clairs. La presse, qui titrait sur la planète Mars et le sport, ne semble pas totalement libre, et la censure Internet est assez efficiente. Les violences policières également donc. Et la place donnée à la religion dans une démocratie laïque ne semble pas non plus évidente. Au delà de ces points identifiables, le problème me dépasse un peu. Et peut-être nous dépasse. Car l’attente des élections proposée par Soner risque d’aboutir, au mieux, au résultat français : remplacer un Sarkozy, par un Hollande, ce qui va dans le bon sens mais ne nous sort pas vraiment des problèmes, la gouvernance mondiale étant plus à chercher du côté des leaders économiques.

Mon seul espoir, plus égoïste, est maintenant de pouvoir poursuivre l’écriture de ce blog, il paraît que des étudiants émettant des twitters à l’encontre du gouvernement, ont été censurés, ou pis, arrêtés. À suivre donc, ou pas !

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En ce moment, les lectures abondent, et je découvre ainsi un pan de la littérature, crue, rythmée et très humaine,  que j’ignorais totalement. J’irai cracher sur vos tombes, de Boris Vian et  Le Postier, de Charles Bukowski sont bien déconnectés des événements,  bols d’air  trash,  haletants et qui se dévorent sans peine.

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