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Avant mon SVE, je pensais que j’explorerais la Turquie en large et en travers. Je me voyais déjà barouder avec mon sac à dos sur les épaules, le teint hâlé et les vêtements poussiéreux. Et puis la vie ici est bien remplie, et chaque voyage, c’est du temps, de l’énergie et de l’argent. Après avoir fait Istanbul et Ankara, Éphèse également, j’en suis donc resté aux nombreuses petites villes côtières environnantes –Foça, Çesme, Kuşadası, Özdere… Autant de plages charmantes mais toutes plus ou moins semblables. Il était alors indispensable pour moi, avant la fin de mon « aventurque », d’avoir un aperçu de l’autre Turquie. Et Gaziantep, fourmillant de volontaires pouvant nous héberger, en serait un bon exemple.

Situé à l’extrême Sud Est du pays, à la frontière syrienne, j’avais souvent entendu parler de ces terres par Serkan, mon coordinateur, et Hamza, tous deux originaires de cette ville aride et carnivore –on y mange de la viande à toute heure, petit-déjeuner compris. Car, si Izmir est une ville plaisante, et dont le choix me satisfait pleinement, elle reste très peu représentative, beaucoup plus libérée que la plupart de ses consœurs.

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Et nous nous sommes ainsi envolés ce mardi 11 juin 2013 avec « mein liebes Freund Matthias », pour un court et intense séjour. Chaleur de plomb, ici la mer est absente et vous le fait ressentir dès les premiers pas sur le tarmac. Direction le centre-ville, avec la compagnie privée Havas et ses liasions à 10 TL. Juste l’occasion pour Matthias de se faire un nouvel ami, étudiant turc vantant les spécialités culinaires de la région. On notera d’ailleurs au fur et à mesure des discussions qu’à la question « que voir à Gaziantep ? », la réponse commune dérive sur manger des « Baklava » et autres « Patlıcan Kebapı ». S’ensuit un agréable déjeuner sur la terrasse de la « Geget house », le repaire de nos collègues volontaires. Qui ne reçoivent pas d’argent pour leur repas mais ont en contrepartie une cuisinière attitrée dont nous bénéficions également, avec plaisir. Les filles nous font découvrir le centre, dont le classique « Atatürk Bulavarı » n’a rien à envier aux horribles rues post-modernes de notre ville. Le temps pour Matthias de se faire encore un nouvel ami, turc d’une quarantaine d’années, dont on se méfie aux premiers abords, mais qui s’avère finalement sympathique, voulant simplement pratiquer son anglais aux côtés d’étrangers. Les quartiers arméniens, petit San Francisco par son dénivelé, et du vieux bazar, aux architectures traditionnelles, en vieille pierre claire, sont tout à fait charmants. Un crochet par l’Antiquaire pour tomber sur une merveilleuse copie à 5 TL d’une histoire tout aussi inédite qu’invraisemblable de Tintin. En turc, bien entendu. Et de croiser également un autochtone, balbutiant quelques mots italiens à notre amie de la « botte », invitation faite pour le soir-même dans un bar recevant un duo de musique traditionnelle. Nous continuons d’arpenter le bazar, seul avec Matthias, et de nous poser au hasard dans un agréable salon de thé, qui s’avère finalement être une des adresses recommandées par Serkan. Une partie de « tavla » –version locale du « backgamon »– et une victoire plus tard, nous faisons une escale à l’appartement des filles. À nouveau repas gratuit, puis bière et concert, comme prévu. Fatigue mais plaisir.

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Pas le temps pour un vrai repos, car le réveil sonne tôt, si l’on veut accéder au « Pit Pazarı », le marché aux puces, qui ferment ses portes à 11h. Malgré l’adresse indiquée par Müslim, le quarantenaire turc de la veille, trouver le marché n’est pas une mince affaire. Les indications des passants pointent à peu près toutes les directions possibles, mais après une heure d’errance, nous approchons. On s’éloigne du centre, on ne passe pas inaperçus, nous les touristes, sachant que de manière générale il n’y a pas de « yabancı » à Gaziantep, et nous détonnons bien ici, Barberousse et Teutoner. Nous nous enfilons tout un tas d’échoppes assez chouettes à voir, dont la moitié occupe le trottoir. Fabricants de chaises, de métal, de bois et de tous un tas d’autres artisanats.  Nous pénétrons enfin dans ce genre d’Emmaüs, dont on fait vite le tour, entre vieilles télévisions et canapés usés. Le temps d’une photo. Qui se transforme en invitation à boire le thé. Dans une échoppe minuscule au sein même du hangar. Et toute une discussion en turque, dont la moitié facilement nous échappe. Jusqu’à nous faire délogés d’un simple regard par deux « vieillards », habitués à n’en pas douter, qui ne nous laissent pas d’autre choix que de se lever prestement. Matinée séduisante. Ce genre de tourisme est excitant.

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Mais la journée est loin d’être finie. Après un petit déjeuner, à midi, sur le « banc de l’église », il nous faut encore crapahuter une bonne heure, à nouveau en tout sens, pour trouver le célèbre, et pourtant inconnu, Musée de Mosaïque. Ça valait le détour. Retour un peu fatigué. Tentative d’une prise de photo des rails locaux. Interdiction formelle et criée par des agents en station. Nous nous écroulons finalement à la maison vers 17 heures, pour une sieste méritée. Ah, nous avons auparavant pu goûté un « Lahmacun », déjà essayé à Izmir, mais ici à nouveau recommandé par Serkan. Et acheter 5 boites de « Baklava », ces feuilletés aux pistaches et au miel, qui font la réputation de « Antep ». Nous dînons ensuite tranquillement au siège de l’association, après une cuisine à 8 mains. Soirée cinéma. Rétroprojection de « La piel que habito », découverte d’Almodóvar, par ce film choquant, voire écœurant, mais qu’on ne peut indiscutablement pas qualifier de mauvais. Un peur d’air frais sur la terrasse pour se requinquer et coucher pas trop tardif, bien que les minuits aient déjà sonné.

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Déjà le dernier jour, et après avoir pas mal tourné dans la ville, nous décidons de partir en excursion. Les filles sont habituées à voyager tous les week-ends en auto-stop, et nous invitent à les imiter. Nous rejoignons donc l’autoroute, à une vingtaine de minutes de l’appartement, et nous lançons, en plein cagnard, dans cette aventure douteuse. Je ne sais pas si c’est parce qu’on était en semaine, ou de sexe masculin, mais la pratique semble peu répandue ici. Finalement, une première voiture s’arrête mais ne va qu’à quelques kilomètres de là. Une seconde également. Enfin un camion pareillement, mais nous forçant un peu la main, nous escaladons donc le trépied de l’engin. Je ne suis pas convaincu mais le chauffeur appelle un ami, qui s’entretient ensuite avec Matthias. Je crois comprendre qu’il nous élabore un arrangement. Je doute. Et puis finalement sans bien tout comprendre, le camion s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence et qui je vois derrière nous ? La première voiture, blanche, qui s’était arrêtée quelques minutes avant, quelques kilomètres plus tôt. L’homme, jovial, approchant de la quarantaine, nous dit qu’il va nous conduire à Rumkale, la destination, à quelques soixante kilomètres de là. Ce n’était aucunement son programme, mais il semble désœuvré pour la journée et se joint donc à nous. Parfait.

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Finalement, nous pouvons bien échangé sur l’ensemble du trajet, du moins autant que notre Turc nous le permet. Ce n’est pas toujours évident, et Ali, notre interlocuteur, corse la chose : après nous avoir expliqué des théories islamiques, il nous prie de reformuler, pour s’assurer qu’on a tout compris. Bon exercice au final. Et dont on se sort sans trop d’encombre ! Les vastes paysages sont impressionants, véritable « Far-East » turc, bordé de pistachiers, aux routes plus ou moins praticables. Quasi désertique, le terrain change de la région smyrniote. Les petits villages de torchis, les vieilles femmes voilées arpentant le chemin, ou les hommes à dos d’équidés, alimentent le fantasme oriental. Et nous arrivons finalement à ce lac, créé artificiellement, qui recouvre ainsi des villages, laissant seulement apercevoir, surgissant des abîmes, le minaret d’un autre temps. Pour apprécier ce drôle de panorama, il nous faut louer un « tekne », barque qui fait le « tour-istique » de la forteresse. Âpres négociations, les prix semblent difficiles à atténuer et nous embarquons finalement sans trop saisir à combien on en est arrivé. La traversée est assez magique, restes de villages donc,  et cavernes troglodytes, pour ensuite aborder la rive opposée. Petite ballade pour nous, agrémentée d’une glace, pour patienter pendant qu’Ali fait sa prière. Après cet apéritif, nous nous attablons à un bateau restaurant, à quai, qui nous sert un plat hétéroclite, à la braise, de poisson, poulet et viande de kebab. Le choix est ainsi plus simple, on picore de tout, composant nous-mêmes nos minis et variés sandwichs de galettes turques. Repus, le temps pour Ali, sous prétexte de toilettes, de régler la note à notre insue, et finalement de régaler pour la promenade en bateau, à 80 TL. Malgré notre insistance pour participer, gênés, il nous dira avoir « oublié le prix ». Vers 17 heures, nous repartons, en sens inverse, pour Gaziantep. Cette fois-ci, Matthias prend la place du mort, et alimente à son tour les conversations, émaillées de coup de fils à des amis pour nous trouver une version anglaise du « Küçük sözlük », textes interprétatifs du Coran, offert ce matin à l’aller. La métropole atteinte, nous atterrissons finalement dans une sorte de mosquée, avec Ali donc et quelques fidèles, autour d’un plat de cerises fraîches, le temps de mettre la main sur ces « sacrés » livrets. Chacune de nos déclarations est ponctuée de « Maşallah ». La rencontre se fait dans une douceur religieuse, nous déclinons cependant l’invitation à dîner, souhaitant profiter de notre dernière soirée avec les amis volontaires. Et Ali nous dépose à l’appartement, après des adieux très amicaux, et une pointe d’émotion.

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La tête pleine d’aventures, nous rejoignons les filles qui passent le début de soirée à l’internat, avec des jeunes en situation difficile, kurdes pour la majorité. Supers accueillants, on chante, danse et discute en tête-à-tête avec quelques-uns. C’est riche, même si ma concentration, entamée par la fatigue, empêche de profiter pleinement du moment. Nous rentrons ensuite à l’appart’, pour une « party » improvisée, après l’achat, fatal, d’un « dürüm » de poulet et de quelques bières. À nouveau, la fatigue et un début de lassitude me gagnent petit à petit, mais la longue soirée est drôle et animée. Le coucher à 3 heures passées annonce le lendemain difficile avec son lever à 7 heures, mais au moins, on en aura profité jusqu’au bout. Nous embarquons un peu plus tard, pour rentrer en terres connues, après un détour par Istanbul et une double sieste dans chacun des avions.

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Mon long récit s’achèverait ici, si ce n’est ce supplément rapporté de Gaziantep, grâce à ce très suspicieux « dürüm » évoqué plus haut, dont la journée d’exposition au soleil, le piment et les seulement 2,5 TL, ne nous auront pas épargné. En effet, si vendredi je me sentais un peu ballonné,  état assigné à la fatigue, j’ai passé la journée de samedi sur le trône, ou à dégobiller, opérant une purge complète de mon système digestif. Clou du spectacle, un événement facebook crée par mes soins quelques jours plus tôt, annonçait mes soirées de départ et d’anniversaire combinées ce samedi 15 juin, à 20 heures. Autant vous dire que j’ai connu des festivités plus heureuses. Pour (bien) achever le tout, la moitié des convives annoncés ne se sont pas présentés, pour des motifs variés, voire pas de motif. Bref je voyais mieux. Néanmoins, certaines sympathiques, et importantes, personnes étaient là et, après avoir rejeté tout ce que je pouvais de mon organisme, j’ai pu avoir quelques discussions fiévreuses mais agréables. Et quelques joyeux cadeaux. Carnets, t-shirts ou blaireau pour ma barbe !

Je ne regrette en tout cas pas ce voyage, où malgré ce sentiment d’étranger persistant, nous avons pu avoir un tourisme « local » bien plaisant. Prochaines et dernières étapes, Sparta et Antalya, la semaine prochaine si tout va bien, assurément moins dépaysant, mais des bons moments en perspectives, à nouveau chez des amis locaux.

ps: la quasi-totalité des photos est de Matthias !

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Deux nouveaux livres à mon actif. Les Choses, de Georges Pérec, roman matérialiste dont le sujet, un jeune couple se lançant dans la vie active, anticipe de quelques mois ma future installation parisienne. Descriptif minutieux, le livre, amer, fait largement réfléchir sur la vie qu’on souhaite établir. L’arrache-cœur  ensuite, de Boris Vian, totalement loufoque, est un joli condensé d’écriture créative. Désarçonnant au départ, on s’accroche finalement à l’histoire de cette mère outrancière, ne sachant pas très bien où elle s’arrêtera !